Phénomène neurologique
Par le Dr Philippe Gerrault, Neurologue
Lorsque j'ai rencontré Jean Guillaume Ferrée pour la première fois en 1967, je
venais d'être nommé neurologue à l'hôpital spécialisé de Lorquin. M. Ferrée était
déjà patient à la clinique. Son dossier était très volumineux et contenait des
rapports de divers hôpitaux. Son état était décrit comme « périodiquement
désorienté, avec des sautes d'humeur et de la confusion ».
Jean Guillaume Ferée dans le parc de la clinique de Lorquin, vers 1970
Lors de notre première rencontre, il avait 41 ans, un homme ouvert, charmant,
intelligent et en bonne santé. « Vous devez être le nouveau médecin », me
salua-t-il chaleureusement. « C'est exact », répondis-je, surpris. « Alors vous
savez pourquoi vous êtes ici ? » « Oh non. J'avais un problème de mémoire,
mais c'était il y a longtemps. » Son attitude amicale et ouverte ne trahissait
aucun désespoir ; au contraire, il semblait amusé par ses propres paroles. Lors
du premier examen, il répondit à toutes mes questions rapidement et sans
hésitation. Lorquin était sa ville natale, et il décrivit son enfance et sa ville avec
beaucoup d'émotion. Son récit des années de guerre, avec leurs épreuves et la
perte de son père, corroborait également les informations de son dossier.
Au début des années 1950, il vécut quelque temps chez la sœur de sa mère en
Allemagne. C'est durant cette période que les premiers trous de mémoire
apparurent. Selon le dernier rapport d'une clinique de Strasbourg, M. F. avait
perdu la mémoire de plusieurs années de son passé. Après quelques mois à la
clinique, son état s'améliora et ses souvenirs lui revinrent. Un cas inhabituel qui
piqua ma curiosité.
« Vous êtes allé dans d'autres cliniques », lui dis-je. « Vous souvenez-vous
pourquoi vous y étiez ? » Il parut réfléchir un instant, puis ses pensées
s'égarèrent. « J'avais perdu quelque chose. Mais je l'ai retrouvé. » La précision
de sa description me surprit. Je l'examinai pour déterminer jusqu'où remontaient
ses souvenirs. « Quelle année sommes-nous, M. F. ? » demandai-je. « 1958,
bien sûr. Pourquoi cette question ? » « Et vous, Jean, quel âge avez-vous ? » Sa
réponse arriva avec un léger délai, comme s'il devait faire un rapide calcul
mental. « Eh bien, j'ai probablement 32 ans et j'en aurai bientôt 33. » Après une
courte pause, il reprit : « Mais je n'en suis pas sûr ; peut-être suis-je plus âgé.
Je me souviens m'être trompé une fois sur mon âge. À ce moment-là, j'ai perdu
la mémoire, que j'ai retrouvée plus tard, comme je vous l'ai dit. » Il me regarda
d'un air interrogateur, comme si je connaissais la réponse. « Comment avez-
vous retrouvé la mémoire ? » La question sembla le déstabiliser. « Je ne sais
pas, elle est revenue d'elle-même. » Son regard se perdit au loin et il se détendit
légèrement. « Monsieur F., » dis-je prudemment, « vous souvenez-vous de la
première fois où vous avez perdu la mémoire ? » Il se reconcentra. Il me
regarda, perplexe. « Bien sûr que je m'en souviens. En 1953, il y a cinq ans.
J'étais en Allemagne à ce moment-là, chez la sœur de ma mère, mais cela n'a
duré qu'une journée. Après, tout est redevenu normal. » Ce qui était étonnant,
c'était la certitude avec laquelle il avait réduit cette période, consignée dans son
dossier comme une hospitalisation de quatre mois, à une seule journée. J'avais
entendu parler de cas où des patients perdaient temporairement tout souvenir
de leur vie antérieure. La récupération après de tels « AVC légers » peut être
rapide et complète. Ce qui était inhabituel, cependant, c'était que le souvenir de
l'incident lui-même ait été préservé. M. F. n'avait pas perdu la mémoire de sa vie
actuelle, mais plutôt celle du temps passé à l'hôpital, cette « paralysie » de la
convalescence.
Jean Guillaume Ferée dans le parc de la clinique de Lorquin, vers 1970
Je voulais voir comment son état affectait son quotidien. J'ai donc organisé une
rencontre avec sa sœur et sa mère à Lorquin. Je souhaitais lui rendre visite chez
lui. Lorquin étant une petite ville, nous avons marché de la clinique jusqu'à la
rue du Général Leclerc. Le temps était magnifique et Jean, de bonne humeur, me
racontait toutes sortes d'anecdotes de son enfance, les reliant aux bâtiments et
aux places de la ville. Mais soudain – nous étions à un coin de rue, devant un
immeuble neuf – il s'est figé. Complètement déconcerté, il fixait la maison. «
Comment est-ce possible ? » demanda-t-il. « Hier, il y avait une maison
complètement différente ici. Comment ont-ils pu en démolir une et en construire
une nouvelle si vite ? » Avec une pointe de panique, il me regarda. « Est-ce un
cauchemar ? Suis-je en train de devenir fou ? » Je parvins à le rassurer.
Heureusement, c'était le seul changement qu'il avait remarqué dans le paysage
urbain.
Arrivé chez les F., il salua chaleureusement sa sœur et sa mère, mais avec une
pointe d'inquiétude. D'un regard en coin, il me murmura qu'elles semblaient
toutes deux avoir considérablement vieilli depuis la veille. « Je vais faire du café.
» Il entra dans la cuisine et s'écria, alarmé, vers le salon : « Quand est-ce qu'on
a repeint la cuisine ? Tout a été chamboulé, je ne retrouve plus rien ! » Son
angoisse, née de ces changements apparents, s'intensifia. C'était une agitation
que je ne lui avais pas vue à la clinique. Jean F. avait du mal à se repérer, car
ses souvenirs de son environnement remontaient à neuf ans. Soudain, tout en
buvant son café, il se leva brusquement et entra dans une petite pièce au bout
du couloir. Sa sœur m'arrêta et m'expliqua que cette pièce était son « sanctuaire
», un lieu où il se retirait pour se calmer. Pendant toutes ces années, personne
n'avait été autorisé à y toucher.
Auparavant, sa famille avait diagnostiqué une dépression ou attribué ses
troubles à de simples accès de colère. Ces épisodes étaient toujours brefs, mais
au fil des ans, ils devinrent plus fréquents. La panique s'installa. « Quand son
état se normalise, c'est la personne la plus aimable au monde », insistait sa
mère. « Il nous reconnaissait toujours, mais des personnes rencontrées
récemment lui devenaient soudainement étrangères. Alors, il se réfugiait dans sa
chambre, et après quelques jours, tout rentrait dans l'ordre. »
Jean Guillaume Ferée dans le parc de la clinique de Lorquin, vers 1970
Ce « phénomène de la chambre » m'était familier. Les patients atteints
d'amnésie rétrograde ont besoin de points de repère immuables pour stabiliser
leur identité : un souvenir qui résiste à une perte de mémoire soudaine et leur
procure un sentiment de sécurité. J'ai attendu que Jean F. se calme et j'ai
demandé à sa sœur de me faire visiter la maison. Heureusement, la famille avait
les moyens de lui permettre de ne pas travailler. Un emploi régulier n'aurait de
toute façon été possible que temporairement. J'avais complètement négligé cet
aspect jusqu'à présent : que faisait-il pendant ces périodes où il ne ressentait
aucune perte de mémoire ?
Comme c'est souvent le cas chez les personnes très intelligentes souffrant de
dysfonctionnement cérébral, Jean F. possédait également un grand talent
artistique. Sa maison regorgeait d'objets et de collages. Des matériaux du
quotidien étaient assemblés en « tableaux de souvenirs ». Il me semblait qu'il
tentait de capturer et de manifester quelque chose, un parallèle intéressant avec
la perte de repères temporels qu'il vivait. Sans s'en rendre compte, Jean F.
réparait les objets qui l'entouraient. Curieusement, il ne se souvenait plus d'avoir
fabriqué lui-même tous ces objets. La maison ressemblait à un « musée du
temps ».
Je suis allé dans la chambre où Jean s'était retiré pour tenter de saisir l'essence
de cette « capsule temporelle ». En neurologie, l'efficacité de tels « états
artificiels » pour le patient est controversée. Cependant, chaque cas doit être
réévalué. Dans ce cas précis, le patient avait créé sa propre « capsule », qui
avait donc une fonction auto-thérapeutique. La chambre contenait un lit, une
table, un fauteuil, une chaise et une armoire. Le mobilier avait le charme d'une
autre époque ; rien ne trahissait le présent. Jean F. était assis dans le fauteuil,
appuyé contre le mur, fixant son reflet dans le miroir en face de lui. Il semblait
très détendu et me salua chaleureusement. « Ah, vous devez être le nouveau
médecin. Vous faites des visites à domicile maintenant ? » Son expression
ouverte ne laissait rien paraître de notre rencontre passée. « Nous sommes-nous
déjà rencontrés, Monsieur F. ? » demandai-je nonchalamment. « Non, pas à ma
connaissance. Vous avez un joli nez – je ne l'oublierai certainement pas. »
Cette expérience me confirma qu'il valait mieux que Jean F. reste à la clinique
jusqu'à ce que son état s'améliore, si tant est qu'il s'améliore. À l'époque, j'avais
de sérieux doutes quant à cette possibilité, car je n'avais jamais rencontré un tel
cas.
Jean Guillaume Ferée dans le parc de la clinique de Lorquin, vers 1970
La surprise survint deux mois plus tard lorsque les infirmières m'appelèrent pour
me dire que Jean F. arpentait sa chambre avec agitation, demandant ce qu'il
faisait là. À mon arrivée, il ne me reconnut pas et était furieux d'être retenu. Il
s'avéra qu'il avait perdu tout souvenir des trois mois passés à la clinique. Sa
perception du temps était apparemment revenue à la normale. Son dernier
souvenir conscient remontait à la période précédant l'arrivée de sa sœur à la
clinique.
Je le calmai et lui expliquai la situation. Il écouta attentivement, le regard fixe.
« D'accord, docteur », dit-il.
« Cette situation ne m’est pas étrangère ; je suis allé plusieurs fois en clinique
pour ça, mais je doute que vous puissiez m’empêcher de rentrer chez moi
maintenant ! » Il me regarda intensément, mais avec bienveillance. « Si je perds
encore quelques années, je reviendrai vous voir avec plaisir. »
Je ne pouvais pas simplement le congédier ; il y avait un risque que le retour de
ses souvenirs soit éphémère. Cet après-midi-là, je tentai ma chance. Nous
allâmes nous promener ensemble en ville. Comme lors de notre première
promenade, il me raconta des anecdotes de son enfance, que je connaissais
déjà. Nous passâmes devant le coin de rue où se trouvait le nouvel immeuble,
mais cela ne provoqua pas la moindre réaction chez lui. Je l’arrêtai et lui
demandai s’il savait quand la maison avait été construite. Il réfléchit un instant,
puis dit : « Il y a environ neuf mois. Quand la vieille Mme Souraut est décédée,
ils ont démoli la maison et construit ce bâtiment pas très joli à la place. »
D’autres événements des six mois précédant sa venue à ma clinique étaient
également d’une clarté limpide dans sa mémoire. Seuls les trois mois passés à la
clinique lui manquaient. Son âge, l'année, tout le reste lui était revenu.
Je n'avais jamais rencontré un cas d'amnésie rétrograde temporaire comme
celui-ci. Il me semblait que son cerveau s'accordait une pause. Je ne parvenais
pas à déterminer l'élément déclencheur de ces épisodes. J'ai donc décidé de
prolonger l'hospitalisation de Jean F. d'une semaine afin de vérifier la stabilité de
son état. J'ai ensuite eu la chance de pouvoir le faire sortir, une tâche
malheureusement rare.
J'ai continué à suivre et à traiter Jean F. les années suivantes. Entre 1967 et
1972, les épisodes de pertes de mémoire se sont produits à des intervalles de
plus en plus courts. Les symptômes étaient presque identiques à ceux de ma
première rencontre en 1967. Cependant, les trous de mémoire s'agrandissaient
à chaque fois. Lors de notre dernière consultation, j'ai constaté qu'en plus de sa
détresse croissante, il éprouvait du ressentiment face à ces épisodes. La vie, qui
aspirait à suivre son cours naturel, résistait aux pertes de mémoire récurrentes.
Malheureusement, j'ai perdu contact avec lui en 1972, lors de ma mutation dans
une clinique parisienne. Quand j'ai appris en 1974 que Jean F. avait été tué par
balle lors d'une séance photo, j'ai immédiatement pensé au suicide. S'il s'agissait
finalement d'un accident ou d'un acte volontaire, je ne saurais le dire.
« Une vie sans mémoire ne serait pas une vie… Sans mémoire, nous ne sommes
rien… », écrivait Luis Buñuel dans ses mémoires. Jean Ferrée avait perdu la
mémoire à plusieurs reprises et, la plupart du temps, l'avait retrouvée. Mais la
probabilité qu'un jour la plupart de ses souvenirs soient perdus à jamais était
élevée. Il devait être difficile de vivre avec la conscience qu'une bombe à
retardement était en train de se déclencher dans son cerveau, prête à effacer
toute son identité à tout moment. C'est peut-être pour cela qu'il a cherché à
mettre fin à ses jours, pour pouvoir décider de son propre destin.
Dr Philippe Gerrault, Neurologue, Paris, 1979